Ville / Newsletter du 9 Décembre 2019

Quels enjeux pour la ville flottante ?


Et si demain nous vivions dans des villes flottant sur la mer ? L’idée fait son chemin à travers une initiative soutenue par l’ONU. Utopie maritime ?


Habiter sur l’eau : voilà qui fait rêver. On pense aux maisons sur pilotis des tropiques, à l’insouciance des vacances ou à la dure vie des pêcheurs traditionnels. Nombreux sont les projets qui nous ont proposé des utopies flottantes : les architectes métabolistes japonais, conduits par Kenzo Tange, imaginaient ainsi dans les années 1960 habiter de tentaculaires cités maritimes au cœur de la baie de Tokyo. Plus récemment, l’architecte français Vincent Caillebaut a imaginé un projet de village flottant nomade, surplombé d’éoliennes pour le rendre autonome en énergie. Nombreux sont les projets de cités de loisirs flottantes, à mi-chemin entre un paquebot de croisière géant et la version nomade d’une station balnéaire de luxe. Certains milliardaires de la Sillicon Valley, tentés de vivre isolés dans les eaux internationales pour ne pas payer d’impôts, on même un temps envisagé de financer la construction de cités flottantes destinées à installer leurs entreprises en haute mer.
 
Mais la construction sur l’eau est déjà une réalité : aux Pays-Bas, où les maisons flottent sur des plans d’eau douce, rejointes récemment par une ferme flottante près de Rotterdam ; à Copenhague, où des logements étudiants sont arrimés sur le port ; à Paris, où la piscine Joséphine Baker flotte sur la Seine. A Singapour, c’est une véritable scène flottante qui se place en plein centre-ville. Ces initiatives visent d’abord à exploiter de nouveaux potentiels de construction dans des cadres où le foncier est limité, mais ils constituent aussi des expérimentations techniques qui nous préparent à anticiper les conséquences du changement climatique. Ponts, panneaux solaires, éoliennes, pistes d’atterrissages, nombreuses sont les infrastructures ayant déjà vu leur déclinaison flottante prendre forme, sans compter les projets de ports et de tunnels flottants. 
 
Aujourd’hui, la technologie n’est plus un obstacle pour construire des villes flottantes entières. Les concepteurs du projet Oceanix City proposent des quartiers accueillant 300 habitants, construits sur des modules flottants autonomes en énergie et produisant leur propre eau potable. Surtout, ils imaginent un projet autosuffisant en production de nourriture, à travers des fermes aquaponiques sous-marines, situées immédiatement en-dessous des plateformes flottantes sur lesquelles reposent des bâtiments de quatre à sept étages. L’idée est de produire des nouveaux quartiers reliés au centre des villes, et destinés à favoriser le logement abordable dans les mégapoles côtières les plus peuplées au monde… 

De plus en plus d’urbains vivent sur le littoral

L’agence de l’ONU pour les villes, UN-Habitat, projette que la population des villes va poursuivre sa progression, pour atteindre 60% de la population mondiale en 2030.[1]Les aires urbaines situées en bord de mer dans les pays émergents sont les plus touchées : ainsi, parmi les 10 villes mondiales qui vont passer la barre des 10 millions d’habitant dans les années à venir, 9 sont côtières. Cette nouvelle population urbaine est particulièrement exposée aux catastrophes naturelles, dont les inondations et les épisodes de submersion des côtes qui se multiplient avec le changement climatique. Ainsi, des milliers de personnes défavorisées du Nigéria vivent à Lagos dans des bidonvilles flottants… Nous avons tous été marqués récemment par les images de Venise sous les eaux, ainsi que par les inondations du Sud de la France. Mais la catastrophe peut prendre des dimensions plus importantes. Ainsi, l’Indonésie a décidé de construire une nouvelle capitale bien au sec, tandis que Jakarta s’affaisse progressivement sous le niveau de la mer, avec ses 10 millions d’habitants, et à un rythme allant jusqu’à 25 centimètres par an.[2]
 
A ce problème climatique s’ajoute un problème d’accès au logement. Selon McKinsey, la difficulté d’accès à un logement dans les villes concerne un tiers de la population urbaine mondiale, et le manque de terrains constructibles constitue le principal frein au développement de logements abordables[3] Certaines mégapoles littorales disposent d’une marge de manœuvre par la construction de bâtiments plus hauts au cœur de la ville, tandis que d’autres, comme Hong Kong, figurent déjà parmi les villes les plus denses au monde. La plupart des méga-cités d’Asie investissent massivement dans les extensions en mer pour créer de nouveaux terrains constructibles proches du centre, au prix de coûts d’investissement importants et d’un lourd bilan écologique.
 

Les villes flottantes : une solution pour l’avenir ?

C’est dans ce contexte que l’entrepreneur Marc Collins Chen, PDG d’Oceanix, a relancé l’idée de construire des villes flottantes, aux côtés de l’architecte danois Bjarke Ingels de l’agence BIG. Le 3 Avril dernier, l’ONU a organisé à New York une table ronde sur les villes flottantes, portée par Amina Mohammed, vice-secrétaire générale des Nations Unies. Le centre des études océaniques du MIT se joint à la table pour promouvoir la possibilité de construire des villes sur l’eau et ainsi lutter contre la difficulté d’accès aux logements, tout en prémunissant les habitants contre la montée des océans. L’habitat flottant n’est donc plus le rêve de quelques milliardaires libertaires qu’il était il y a quelques années. C’est aujourd’hui un projet qui bénéficie de soutiens politiques, et qui sera expérimenté dans les années à venir sous la forme d’un prototype.

Existe-t-il des risques ?

La construction de villes flottantes soulève pourtant d’autres enjeux, et en premier lieu des questions écologiques. Ainsi, certains soulignent que la construction de villes flottantes produit une réponse immédiate au problème du changement climatique, sans toutefois proposer de solution de long terme à ce problème ; on ignore aussi les effets de ces mégastructures flottantes sur les écosystèmes marins. La construction de ces cités marines est également consommatrice de ressources naturelles, bien qu’elle en consomme vraisemblablement beaucoup moins que l’extension des terres sur la mer dans les pays d’Asie, très gourmande en ressources. Faut-il la voir comme une nouvelle forme d’étalement urbain sur l’eau ?
 
D’un point de vue pratique, le fonctionnement au quotidien de ces villes flottantes interroge. Comment ces villes flottantes seront-elles reliées aux villes existantes du continent ? Et comment nos modes de vies s’adapteront à la vie sur l’eau ? « On voit régulièrement les luminaires tanguer », raconte au Monde un habitant d’une maison flottante d’Amsterdam qui est soumise au roulis en cas de vent.[4]« Nous avons aussi dû équilibrer les poids de nos meubles avec ceux de nos voisins ! » Une transition vers une manière de vivre plus ouverte à l’imprévu s’impose.
 
A ces questionnements écologiques et pratiques s’ajoute l’aspect social : comment parvenir à construire des logements abordables dans ces villes flottantes ? C’est un défi économique majeur que le modèle d’Océanix City souhaite relever. Les villes flottantes imaginées dans le passé étaient pour certaines dédiées à une élite, seule capable de les financer. Les projets actuels doivent éviter cet écueil, pour ne pas devenir un jour des ghettos flottants pour milliardaires, et accentuer les inégalités dans le monde.
 
La recherche sur les villes flottantes se poursuit. Faisons maintenant en sorte qu’elle soit écologiquement responsable et au bénéfice de tous.



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